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*.La lecture aujourd'hui/ document proposé par M.C Degardin EMF Valanciennes



Par Bernard JAY, IUFM de Rennes
Définition de la lecture par Foucambert :
Qu'est-ce qu'apprendre à lire?
Entre 1960 et 1970, l'école s'est trouvée confrontée à un problème de lecture qu'elle n'a pas surmonté. Jusqu'à cette date, le savoir-lire était presque unanimement confondu avec la possibilité d'attribuer un sens à de l'écrit en le transformant en oral. Un peu comme on a cru que la connaissance d'une langue étrangère passait par la possibilité de comprendre un message grâce à la version et de s'exprimer grâce au thème; quand les exigences de la communication augmentent, une activité de nature totalement différente doit se développer, puisque le message s'élabore ou se traite directement dans la langue étrangère.
Il y a vingt ans, le " savoir-déchiffrer " pouvait encore paraître suffisant pour 80 % de la population; et les autres, qui continuaient leurs études, devenaient (ou plutôt étaient devenus) lecteurs pour des raisons étrangères à l'enseignement qu'ils avaient reçu.
La volonté de démocratisation dans les CES a fait apparaître que le " savoir-déchiffrer " ne pouvait se confondre avec le " savoir-lire "; et les professeurs n'en sont pas encore revenus... L'affirmation démocratique du tronc commun rendait nécessaire de changer l'enseignement de la lecture; on a seulement choisi de l'améliorer. On a cherché la solution dans le perfectionnement des méthodes existantes, alors que c'est par leur abandon qu'elle passait! A problème différent, solution différente. La lecture n'est pas au-delà du déchiffrement, elle est, dès son début, d'une autre nature.
Les normes utilisées pour évaluer le " savoir-déchiffrer " n'ont pas cours dans le " savoir-lire ".
La lecture est attribution volontaire d'une signification à de l'écrit
On fait la différence entre voir et regarder, entendre et écouter... Lire, ce n'est pas voir de l'écrit, ce n'est pas donner une version orale d'un écrit. Qui oserait prétendre qu'il sait lire le latin parce qu'il peut prononcer les phrases qu'on lui présente?
Lire, c'est être questionné par le monde et soi-même, c'est savoir que certaines réponses peuvent se trouver dans l'écrit, c'est pouvoir accéder à cet écrit, c'est construire une réponse qui intègre une partie des informations nouvelles à ce qu'on est déjà.
Selon qu'il s'agit d'un poème ou d'une recette, d'un journal ou d'un roman, question, exploration de l'écrit et réponse seront de nature différente mais l'acte de lecture est le moyen d'interroger l'écrit et ne souffre pas d'être amputé d'un de ses aspects.

Contrôler la lecture, c'est observer cette démarche complète
Contrôler la lecture, c'est obtenir de l'information sur le questionnement initial, discuter des stratégies d'exploration, mesurer le chemin parcouru; c'est aussi porter un jugement sur l'écrit lui-même. La lecture n'est ainsi jamais aussi bien contrôlée que par le lecteur; l'observateur extérieur ne peut guère fournir que des points de repère et un avis extérieur.
Trop de parents et d'enseignants s'imaginent évaluer la lecture des enfants alors qu'ils ne font que mesurer un aspect très particulier que l'enseignement hypertrophie et qui se trouve, en réalité, absent des comportements de lecture. Or, la préparation au contrôle devient, à son tour, l'objet même de l'enseignement et empêche que se développent les stratégies authentiques de lecture.

Lire, c'est explorer l'écrit de manière non linéaire
On ne parvient jamais au sens d'un texte en additionnant le sens des mots successifs qui le composent. Le jeune enfant a appris à parler parce qu'il a attribué du sens à un message à partir d'une situation qui l'impliquait, puis à certains éléments plus prégnants qui lui ont permis de faire des hypothèses sur d'autres éléments, tandis qu'une partie importante n'était même pas traitée. Il en va de même avec écrit, dès lors que l'enfant l'explore pour en faire du sens. Mais cette démarche demeure impossible tant qu'on privilégie le passage par l'oral puisque force est, alors, de prononcer les mots dans ordre où ils se présentent, de ne pas sauter les mots qu'on ne connaît pas, de ne pas revenir sur ceux que la suite a éclairés, de ne pas inférer du tout vers la partie. Cette démarche d'exploration n'est possible que si l'on prend le risque de se tromper et si on accède au tout avant chaque élément. Parents et enseignants considèrent comme une faute de lecture de prononcer " godasse " là où il y a " chaussure ". Qu'ils expliquent d'abord pourquoi l'enfant n'a pas dit " chaussette " ou " chaumière " ou " rhinocéros ".

Apprendre à lire, c'est deviner d'abord puis de plus en glus juste
Lire, c'est traiter avec les yeux un langage fait pour les yeux
Ce n'est pas parce que, dans nos pays (pour des raisons qui ont bien peu de rapports avec la lecture), l'écrit offre une correspondance approximative avec l'oral, que lire consiste à retrouver l'oral dans l'écrit. Dans nos pays, comme en Chine, l'écrit est le langage qui s'adresse aux yeux; il fonctionne et évolue pour la commodité de cette communication visuelle. La correspondance approximative avec l'oral est une caractéristique supplémentaire mais qui n'affecte pas les processus de lecture.
Ainsi, on choisit à l'école d'explorer la langue écrite sans le recours à la mémoire visuelle mais par la maîtrise d'un code de correspondance très approximatif, et on se désole ensuite que les enfants ne sachent pas lire et fassent des fautes d'orthographe !

On confond oralisation, lecture et lecture à voix haute
L'oralisation, c'est l'activité qui permet de constituer une chaîne orale à partir de l'écrit. Dans la pédagogie de la lecture, cette oralisation est supposée permettre l'attribution du sens à ce qui n'en a pas encore. Il est facile de montrer que cette oralisation est très improbable. Les trois mots : " il retient, ils balbutient, le quotient " ne peuvent être oralisés que parce qu'ils sont d'abord reconnus et compris. Et que pensez de " les poules du couvent couvent" ? Chez l'adulte (et chez l'enfant si on ne lui demandait pas de le faire), ce recours à l'oralisation pour attribuer du sens à un mot jamais vu vient en queue d'une série de stratégies et n'est en fait jamais utilisé parce que trop incertain.

La lecture un processus interactif
Lire, est-ce seulement comprendre ?

Le rapport Migeon en 1989, définit l'acte de lire: lire n'est pas qu'une activité de décodage, lire c'est comprendre, c'est une activité par laquelle le lecteur prélève des indices qu'il met en relation avec son savoir dans le cadre d'un projet. Dès lors une question se pose faut-il donc apprendre à comprendre pour pouvoir lire, ou apprendre à lire pour comprendre
La première limite de cette définition de la lecture réside dans l'idée selon laquelle le sens est immanent au texte. Or la linguistique pragmatique situe le sens comme constitué par le sujet lisant, le sens n'est pas immanent au texte comme message, mais à une situation de communication - laquelle implique émetteur, récepteur mais aussi normes, genre textuel, pratique sociale. " Le texte est une série de contraintes qui dessinent des parcours interprétatifs Chaque lecteur est libre de suivre un tracé personnel, de déformer ou de négliger à sa guise les parcours indiqués par le texte, en fonction des ses objectifs et de sa situation historique "
Partageant ces conceptions, l'enseignement du Français Langue Etrangère, situe la lecture comme un phénomène complexe dans lequel intervient le texte en tant que message produit par un scripteur mais dans lequel joue également une (re)construction du (des) sens par le lecteur en fonction de ses connaissances préalables, linguistiques, mais aussi extra-linguistiques, et de ce qu'il cherche à atteindre par la lecture du texte en question.
La seconde limite à la définition citée plus haut tient dans une conception de l'écrit enfermé dans la communication. C'est tout l'intérêt du travail de Jack Goody de mettre en avant, que l'écriture est une décontextualisation de l'oral, " l'écriture favorise des formes spéciales d'activités linguistiques et développe certaines manières de poser et de résoudre des problèmes. ". Elle accroît les possibilités de manipulation du sens, libère du circonstanciel, trie l'information extraite de la situation réelle, fait de l'ordre dans le disparate, elle introduit une planification de l'action. Opérant une synthèse entre Goody et Vygotski Jean Foucambert définit l'écrit comme l'outil de la pensée réflexive rendant possible " une pensée sur la pensée " faisant du langage écrit " l 'algèbre du langage "; " L'écriture est ainsi le moyen de construire un point de vue, une vision du monde ".
Si enfin on se réfère aux théories de la réception pour qui le texte n'existe que parce qu'il y a eu lecture, et selon ce qui précède, il apparaît que ne peuvent se dissocier lecture et écriture. En effet on conçoit de ce que l'on vient de dire, qu'un bon lecteur est celui qui est aussi capable d'endosser le rôle de scripteur, pouvant ainsi inférer des significations issues des compétences de producteur d'écrit.

 
La lecture: un processus interactif:
Lire est plutôt un processus interactif
dont nous allons ici énumérer cinq facteurs :
Lire suppose un projet de lecture, un horizon d'attente préalable à la lecture et qui va évoluer en cours de lecture; contrôler son évolution est un élément d'évaluation de la lecture.
Lire suppose une mobilisation d'informations qui permettront au lecteur d'en extraire de nouvelles du texte qu'il lit: " Ce savoir derrière les yeux va à la rencontre de l'information devant les yeux, en anticipe le fonctionnement et en devance les marques. "
Lire suppose la mobilisation de l'expérience linguistique du lecteur (grammaire textuelle, grammaire de la phrase, lexique, marques orthographiques, genre littéraire...) qui aidera le mouvement de la pensée en facilitant l'anticipation.
Lire suppose l'exercice de la " raison graphique " , la confrontation des pensées auteur-lecteur, qui rejoint ici les compétences de producteur de texte que possède le lecteur.
Lire c'est enfin mettre en réseau des textes, entrer dans l'univers des livres: un texte existe toujours en référence à d'autres textes; lire c'est pratiquer l'intertextualité.
Enfin la construction des compétences de lecteur définie ainsi, réclame à notre sens un modèle pédagogique de type socio-constructiviste: les interactions texte-lecteur-contexte réclament la confrontation et l'invention collective pour atteindre un degré d'efficience.
Le choix de ce travail a été de privilégier davantage la lecture car, comme le souligne Fijalkow: " L'écriture a pour fonction d'être un outil métalinguistique et linguistique. Toutefois celui-ci, s'il n'est pas alimenté par la lecture, risque de produire des objets qui éloignent l'enfant de la lecture. La lecture apparaît de ce fait comme la source des connaissances nécessaires pour que l'outil d'analyse qu'est l'écriture travaille sur un matériau satisfaisant. "
Faire entrer les enfants dans la culture écrite :
Jacques Bernardin (voir biblio) propose une définition de l'activité de l'enfant, condition d'une réelle prise en charge par lui-même de son apprentissage:
" L'activité est définie par un but (représentation consciente du résultat de l'action), nécessite la mise en œuvre d'opérations (moyens, procédés opératoires pour l'atteindre), mais surtout est soutenue par un mobile (ce qui pousse à agir). Si le but a une fonction d'orientation de l'activité et les opérations une fonction de réalisation, le mobile remplit lui la fonction d'incitation. Processus caractérisé par des transformations constantes, l'activité évolue grâce à plusieurs niveaux de régulation.
Le premier niveau est celui de l'efficacité, définie par le rapport entre le but et le résultat, ce qui va permettre la régulation non seulement après, mais aussi en cours d'activité (ainsi abandonne-t-on tel moyen lorsqu'il ne produit pas l'effet escompté, pour essayer autre chose). Un deuxième niveau juge du rapport entre les moyens utilisés et le but auquel parvenir, donc évalue l'efficience c'est-à-dire le degré d'optimisation des efforts déployés au regard du but à atteindre (si je peux réaliser mon but avec un moindre effort, j'ai tendance à privilégier le "principe d'économie"). Le troisième niveau est celui du sens, rapport entre le mobile et le but, donc entre le versant objectif de l'activité (jugeable concrètement du point de vue de son efficacité et de son efficience) et son versant subjectif (les mobiles du sujet, liés à son identité, son histoire personnelle, son rapport au monde, initiateurs de l'activité)."

vincent breton paris droits réservés {I_DATEVER}